ITW Raphaël Zarka


LODOWN MAGAZINE

INTERVIEW DE RAPHAËL ZARKA POUR LODOWN MAGAZINE


Ton travail - à travers la photo, la vidéo, la sculpture, le dessin et l'écriture - s'apparente à une recherche perpétuelle afin d'établir un vaste et riche inventaire de formes préexistantes, essentiellement géométriques ou architecturales, qui sont finalement autant de miroirs du monde et des humains qui y vivent et le façonnent, que répondrais-tu ?

Mon travail est surtout le miroir de mes propres obsessions. Pour autant, l’enjeu pour un artiste me semble être de tourner sa subjectivité vers l’extérieur. Je suis opposé à une vision trop romantique de l’artiste comme personne inspirée, travaillant essentiellement à partir de son intériorité.


Tu décris ainsi ta pratique artistique comme principalement sculpturale ("sculpture documentaire") à travers tes créations (cf. Les formes du repos, 2006 ou Formes à clé, 2009, Tautochrone vérifiée, 2010) … Pourrais-tu expliciter ta démarche stp ?

Quand j’emploie le terme documentaire pour qualifier mes sculptures, cela implique que je travaille volontairement à partir de formes pré-existantes, de formes que je n’invente pas mais que je découvre. Les deux expériences marquantes de mon adolescence sont le skateboard et l’archéologie. Dans les deux cas, on est à la recherche de trésors, de spots ou d’objets cachées dans la terre. Je crois que ces expériences se prolongent dans ma manière d’envisager l’art principalement comme une découverte.


Comment est née cette démarche ? Est-ce venu suite à tes photos de spots de skate improbable et autres objets en béton skatable ?

Oui c’est bien par l’intermédiaire de la photographie que je suis arrivé à considérer ma sculpture comme documentaire. Pour moi c’est tout à fait logique. Une grande part de mon travail consiste à extraire des formes ou des objets de leur contexte d’origines pour les recontextualiser au sein d’une exposition.

Que trouves-tu de poétique dans ces formes que tu photographies ou créés ?

Ce qu’il y a de poétique (je ne sais pas trop quel sens donner à ce mot, mais disons quelque chose comme étonnant, passionnant, excitant…), c’est la manière dont certaines formes resurgissent dans des contextes historiques et spatiaux très différent. Je pense que c’est l’aspect central de mon travail : la question de la migration des formes.
Par exemple, en 2001, j’ai photographié deux brise-lames sur un terrain vague. Je me suis aperçu quelques années plus tard qu’ils avaient la forme d’un solide dessiné par Léonard de Vinci dans un traité de géométrie du 16e siècle. Progressivement, je me suis mis à suivre cette forme, le rhombicuboctaèdre, un peu partout, dans des domaines très différents. La forme m’intéresse bien sûr, mais le plus important, c’est le chemin qu’elle me permet de tracer à travers des domaines très différents.
Pour rappel, le rhombicuboctaèdre c’est la forme que l’on voit dans ma première photographie, la première Forme du repos. C’est après que le processus de fascination et d’obsession s’est construit. C’est une sorte de travail « d’archéo-modernisme », une archéologie de certaines formes du modernisme.


En quoi la pratique du skateboard t'a aidé à avoir un autre regard sur le monde qui t'entoure, et plus précisément comment ça a nourri ton travail tout au long de ces années (cf. préface de "La conjonction…") ?

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet… Tout d’abord, je pense que je ne me suis aperçu qu’à posteriori, en sortant de l’école des beaux arts de Paris, à quel point le skate était une passion « formatrice ». Il y a d’abord une méthodologie, ou un rapport aux mondes qui consiste d’abord à faire avec (les spots trouvés), puis éventuellement à reconstruire (les spots construits) ou à modifier l’existant (les modifications de spots dans le genre du DIY). Il y a aussi, bien sûr un intérêt pour les formes simples, c’est l’aspect « minimaliste » des skateparks dont la pyramide tronquée est le meilleur exemple. Il y a encore les matériaux, le béton surtout, les contre-plaqués etc.


Quelles sont pour toi les liens entre l'histoire de l'art contemporain et l'histoire du skateboard tels que tu les a étudié ?

Les liens entre l’art contemporain, son histoire et celle du skateboard sont multiples. Ceux qui m’intéressent ne sont pas du côté « créatifs » des skateurs en tant qu’artistes-illustrateurs. La principale leçon du skateboard, je l’ai dit plus haut est d’ordre méthodologique, c’est une manière d’être vis à vis des formes et des espaces qui nous entourent, particulièrement vis à vis des formes et des espaces urbains. L’une des stratégies ou des « manières de faire » pour reprendre les mots du Sociologue Michel de Certeau qui s’intéressait beaucoup à ces phénomènes, c’est de refuser la monofonctionnalité du mobilier urbain et des espaces qui nous entoure, de les employer à d’autres fins, transformer un bout de trottoir, un parking ou une piscine vide, en vecteur de jeu, de plaisir.


Je me souviens que tu avais cité un livre de Jocko Weyland sur le skate comme étant un des meilleurs sur le sujet… Tu avais aussi cité un livre d'Ocean Howell et un autre de Ian Borden… Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, « The Answer is Never » de Jocko Weyland est le meilleur témoignage de skateur que je connaisse, passionnant, parce que c’est une chronique de la courte histoire du skateboard par le biais d’un skateur ordinaire, le contraire des films sur Dogtown ou la Bones Brigade. Iain Borden est un historien de l’architecture anglais, il analyse le skateboard par le biais de la pensée d’Henri Lefebvre, un théoricien marxiste français proche du situationisme. Ocean Howell n’a pas écrit de livre mais un long article accessible sur le web, il analyse la manière dont les architectes et les urbanistes considèrent le skateboard comme une pathologie urbaine qu’il s’agit de combattre.

Tu parlais aussi dans une autre interview de ta découverte du travail de Kurt Schwitters et de sa pratique presque documentaire du cubisme… Tu réalisais alors « qu'être artiste, ce n’est pas forcément travailler avec ce qu’il y a en soi, mais autour de soi »… Tu parlais aussi de Roger Caillois et de sa « conception du monde en tant qu'unité, migration constante de formes et des idées »… Comment lies-tu tout ça et le traduit dans ta pensée, ton travail ?

Kurt Schwitters est l’artiste qui m’a donné envie d’être artiste. Ou plutôt qui m’a fait repenser totalement mes préjugés sur l’activité d’un artiste. J’étais au lycée dans une section arts plastiques, je m’étais retrouvé là en raison de mon intérêt pour l’archéologie, par pour mon aptitude au dessin… Et voilà que je découvre le travail d’un type qui passe des heures à marcher dans la rue à la recherche de bouts de papiers et qui les assembles et structures dans des collages d’une extraordinaire beauté. Je me suis dit deux choses, d’abord que c’est l’art le plus proche du skateboard que je connaisse, et ensuite que si on pouvait être artiste de cette manière là, c’est ça que je voulais faire de ma vie.


Qu'est-ce qui continue à te motiver et te guider dans ta quête artistique de ces formes intemporelles ? Et comment l'alimentes-tu "autrement" au quotidien, dans la durée ?

Les méthodes restes les mêmes. Il y a les hasards des rencontres, des objets, des espaces des matériaux que je découvre et qui m’interpellent pour quelque raison que ce soit. Il y a ensuite l’étude, la lecture, la fréquentation des musées et des bibliothèques. Mon travail c’est un peu comme un puzzle, j’ai plein de morceaux dans une boite mais je ne suis pas certain de l’image qu’il faut reconstituer. Je passe pas mal de temps dans l’atelier à manipuler, matériellement ou conceptuellement, les pièces du puzzle.

Tu as été pensionnaire de la Villa Medicis à Rome (Académie de France), rares sont les artistes/skateurs à y avoir été je suppose… Comment cela arrive et qu'est-ce que cela t'a apporté ?

Pour les raisons que je viens d’évoquer, les hasards des rencontres, et la possibilité d’étudier dans des conditions remarquables, ce séjour d’un an à Rome était inoubliable. Il y avait même un petit bassin vide à 20 mètre de mon pavillon dans le jardin de la Villa Médicis, j’ai passé l’année à skater ça avec un skateur de 6 ans, le fils d’un romancier, pensionnaire comme moi. Tu vois, il n’y a pas que l’art et les livres à la Villa Médicis.


Tu es représenté en France par la galerie Michel Rein à Paris. Tu peux nous en dire plus ?

J’ai commencé à travailler avec une galerie, Michel Rein justement, à 30 ans, ce qui n’est pas particulièrement précoce. En fait, il n’y a pas de secret, il faut faire des expos, les organiser soi-même d’abord, puis se faire inviter dans d’autres expositions collectives, publier des images dans des revues, bref, tout ce qui fait que le travail circule. Généralement, démarcher les galeries, surtout si elles sont « bonnes », cela ne sert à rien, les bonnes galeries repèrent les artistes… l’inverse est trop facile à faire !


Ta dernière exposition "Les Prismatiques" y a eu lieu au printemps dernier et l'on peut lire dans la présentation que, à travers les sculptures présentées (accompagnées de dessins), plusieurs questions centrales s'y rejoignaient comme ton "intérêt pour la géométrie, la transposition d'éléments empruntés au champ de la peinture vers celui de la sculpture, la constitution d'un corpus de formes développé sur le modèle de la collection"…

L’exposition était composée de sculptures modulaires dont la forme de base est un triangle rectangle tronqué taillé dans une poutre de 30 cm de diamètre. Par un principe combinatoire j’arrive à découvrir des formes que je n’aurais pas pu me « permettre » autrement… Pour moi c’est une alternative à la découverte des « sculptures involontaires » que documentent les Formes du Repos que nous évoquions plus haut.


Tu as également un important travail d'auteur (La Conjonction interdite, 2005, Une Journée sans vague,Chronologie lacunaire du skateboard, 2006, Chronologie lacunaire du skateboard 1779-2009, On a day with no waves : a chronicle of skate boarding 1779-2009, Free Ride, 2011)… Peux-tu nous parler de ce travail et nous décrire ce qui correspond à chaque ouvrage en terme de recherche ?

J’ai commencé à écrire sur le skateboard en 2002 à ma sortie de l’école des Beaux-Arts. Au départ c’était pour comprendre ce que je pouvais bien y trouver de si important… Ça a donné La Conjonction Interdite qui est un petit livre que j’aurais pu sous-titré « Qu’est-ce que le skateboard ? ». J’y analyse la place du skateboard parmi la diversité des jeux et des manières de jouer. Cela à partir d’un livre passionnant de Roger Caillois : Les Jeux et les hommes. Ensuite, je me suis lancé dans un long travail de compilation qui a donné la Chronologie Lacunaire du Skateboard. Un compte rendu factuelle de l’histoire du skateboard depuis ses origines. Le troisième volet, Free Ride, celui qui clôt (au moins provisoirement), et celui qui me semble le plus personnelle, qui lie les formes utilisées par les skateurs à celles qu’ont pu produire certains artistes, mais aussi des scientifiques du 16 et 17e siècle qui étudiait la lois de la chute des corps en faisant rouler des billes sur des petits half-pipes ou des plans inclinés.


Comment penses-tu être perçu par le public skate et dans l'autre sens, par le public de l'art contemporain ?

Je fais le maximum pour ne pas trop y penser. Le fait que mes 3 livres soient plutôt bien reçus par le milieu du skate francophone, m’a vraiment fait plaisir. Au départ, je pensais que La Conjonction Interdite s’adressait principalement à ceux qui ne connaissent rien au skate ; j’étais content que ce texte semble aider certains skateurs à mettre des mots sur leur propre expérience. Pour la Chronologie, mon sentiment était inverse. Cette fois, ce qui m’a surpris c’est que les non skateurs réussissent à lire ce texte que je pensais indigeste. Si j’en juge par les ventes, Free Ride est bien accueilli lui aussi, même si, dans le milieu du skateboard, Soma soit le seul magazine de skate à lui avoir consacré une chronique.

Tu sembles bien placé pour me donner également ton avis là-dessus : comment l'art contemporain, ses artistes, ses élites, ses critiques, ses galeries, ses acteurs divers et variés, voient l'univers du skateboard et certaines formes artistiques qu'il génère depuis quelques ?

Mark Gonzales, Ed Templeton, ce sont mes idoles, je regarde encore leur parts dans Video Days ou Useless Wooden Toys. Mais je dois dire que ce n’est pas du tout ce qui me passionne dans le champ de l’art.

Tu disais dans cette interview que "finalement, il me reste toujours à comprendre comment, par quels moyens, le skateboard à pu façonner le regard de ceux qui l’on pratiqué"… Où en es-tu aujourd'hui ?

Je pense que la passion a été la même pour tous, mais qu’il y a des tas de manière de la redistribuer : la musique, le dessin, le photo, la vidéo, mais aussi comme je l’ai dit plusieurs fois, prendre le skate à la racine, comme une méthodologie, un sens aigu de la curiosité applicable à tout autre chose.


Qu'as tu pensé de l'événement "Public Domaine" l'an dernier à la Gaité Lyrique ?

J’étais à Rome pendant « Public Domaine », j’ai donc raté l’expo. Mais les retours que j’en ai eu n’étaient pas fameux. Pour moi c’est éternellement la réactualisation de « Beautiful Losers » et il y a tant d’autres choses à faire à partir du skateboard. Un exemple : les photographies d’Eric Antoine, dont j’adore les images, étaient présentées sur des écrans LCD… Alors qu’Eric ne se sert que d’appareil argentique et fait tout ses tirages lui-même. Ça n’a aucun sens, vraiment. Ce n’est qu’un exemple et encore une fois je ne critique pas les œuvres ou les images en soi, mais simplement l’uniformité d’une exposition sur ou autour de la culture skate.


Il y eu aussi cette exposition au Palais de Tokyo à Paris avec cette oeuvre monumentale de Ulla von Brandebourg "Death of a King", une grande et belle oeuvre en forme de rampe peinte, interdite au skate mais ouvert aux enfants pour y jouer, ce qui a fait (un peu) polémique dans le milieu du skateboard en France… Qu'en penses-tu ?

Une polémique, vraiment ? Je ne savais pas, c’est tout de même exagéré non ?
C’est une scène, un podium avec des parois courbées qui s’inspire bien sûr de la forme des rampes de skate. C’est dommage qu’elle ne soit pas skatable, mais ce n’est pas non plus la fin du monde ! Et puis toutes les installations avec des formes courbes n’ont pas à être skatable pour autant… Depuis quelques années, de Sim Parch à Koo Jong a sur l’île de Vassivière en passant par le spot de Peter Kogler porte d’Ivry à Paris, la rampe de Michel Majerus qui était cet été au musée CAPC de Bordeaux, les sculptures/installations skatables ne manquent pas !


Peux-tu nous parler de ton travail de "Riding Modern Art" (cf. la Flamme de la Liberté, 1987…) ?

Oui c’est une collection de photographies de skateurs sur des œuvres d’art publiques prisent par des photographes de skate professionnels. Je les repère dans les magazines, sur internet, parfois on me les envoie directement. Il m’est arrivé de les exposer comme à la Biennale de Lyon en 2007, plus récemment, la revue d’histoire de l’art du Centre Pompidou m’avait proposé de concevoir un portfolio et j’ai fait publier cette collection.

Quels sont justement tes photographes de skate préférés ?

Eric Antoine, Marcel Veldman Alexis Zavialoff… Pour me limiter à ceux qui ont participé au projet Riding Modern Art.

Quel regard portes-tu sur le regain d’intérêt actuel pour des spots béton DIY avec ce qui se passe du côté de Bordeaux, Nantes, Marseille, mais aussi avec des gens comme Pontus Alv en Suède ? Autant de nouvelles formes de réappropriation de l'espace public…

J’adore, je trouve que c’est un des aspects les plus intéressants du skate de ces 10 dernières années. Mon projet pour le festival Evento à Bordeaux, était un hommage à ces pratiques DIY. On a eu l’autorisation de la mairie de construire 5 spots en modifiant temporairement l’architecture bordelaise… L’équipe était extra, les maçons de la ville de Bordeaux, les architectes de Constructo, Seb Daurel et d’autres skateurs locaux… C’est un projet inoubliable pour moi, celui où j’ai le mieux senti que j’arrivais à faire coïncider mon intérêt pour le skate et pour l’art contemporain sans aucune forme de concession.

Et en musique, qu'aimes-tu écouter ?

J’ai commencé par écouter de la Lo-Fi, Lou Barlow, Beat Happening etc. Disons que j’écoute essentiellement de la musique avec guitares… Mes deux chanteurs préférés sont Bill Callahan et Will Oldham. J’aime énormément Jonathan Richman aussi.

A ce jour, sur quoi travailles-tu et quels sont tes projets ?

Plusieurs expositions à venir : je participe à la prochaine exposition collective au Palais de Tokyo, Les Dérives de l’imaginaire, puis j’ai une exposition au Musée des Beaux-arts d’Angers pour laquelle je travaille à une nouvelle sculpture en brique. Ensuite je pars au Brésil, à Sao Paolo pour une exposition personnelle à la galerie Luciana Brito avec laquelle je travaille maintenant.

PRODUCTION MEDIA

CLIENT: Lodown Magazine DATE: 2012
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